mardi 15 décembre 2009

Le froid


Hier je marchais dans Paris, ma ville. Dans le froid.
Je pensais à François et je le revoyais avec son manteau, son écharpe, son pull "camionneur". Marcher dans le froid de Paris, c'est toujours une bonne façon de retrouver ses marques, ses fondamentaux disent les rugbymen. Il me semblait aussi que je ressemblais un peu à un de ces dessins dont j'ai déjà parlés ici.
Hier, je marchais, j'avais les pieds froids mais le cœur chaud.

Ce matin, en emmenant Pablo à l'école et qu'il se plaignit d'avoir froid, je lui expliquai un truc pour faire passer la chaleur d'un endroit du corps chaud au reste du corps.
"tu as chaud quelque part ?" je lui demandai.
"aux mains." il me dit, me montrant ses gros moufles.
"alors tu penses très fort à tes mains chaudes et tu fais passer la chaleur dans tout le reste du corps."
Il me regarda un peu incrédule en essayant de se concentrer sur la manipe.
"tu racontes n'importe quoi, papa, ça ne marche pas."
"si si, tu n'essayes pas assez..."

Le temps de jouer à ce petit jeu, on était enfin arrivé dans le chaud de l'école.

samedi 5 décembre 2009

Léo

Il y a un an et demi mourrait Léo.
Léo était mon voisin, et puis avec les sept années passées à se voir tous les jours, Léo était devenu mon ami. Raconter Léo, c'est impossible. Ancien acteur, ancien alcoolique, directeur artistique du mythique Country Man, aventurier inépuisable, marié à 19 ans avec May Mercer, cette formidable chanteuse de jazz, j'en passe et des meilleures, c'était l'homme qui avait eu mille vies, qui connaissait tout le monde, qui avait été dans tous les pays, un fou, un vrai, mais en liberté, quelqu'un dont on ne pouvait absolument pas croire les histoires tant elles étaient folles mais dont on comprenait après quelques années qu'elles étaient absolument vraies, à peine exagérées, car on pouvait faire des recoupements en rencontrant ses amis, qu'il avait par centaines. Et sa mémoire, infaillible.
La veille de sa mort, Léo m'envoya un "je passe te voir demain!" de sa fenêtre. Le lendemain matin en amenant Pablo à l'école, je vis les pompiers s'engouffrer chez lui, quand je revins, une ambulance du samu l'emmenait d'urgence à l'hopital, où, victime d'un infarctus, il ne repris jamais connaissance... Au bout d'une semaine de coma et de soins intensifs, son coeur explosa littéralement, maculant de sang son lit et son reste de souffle.
Tous les jours ou presque, je buvais un petit café avec Léo avant de me mettre au travail, il déboulait dans l'atelier en m'engueulant ou en téléphonant en espagnol à un type à qui il essayait de vendre un Poliakof ou un masque tibétain, et il riait toujours en faisant un grand aaaahhhh, il me faisait à manger le midi en m'insultant parce que je ne croyais pas à la résurrection et que je ne me nourrissais pas convenablement.
Avec Léo, la vie était un spectacle extraordinaire dont il était à la fois la victime et le chef d'orchestre, il y aurait tant à raconter sur cet homme et il avait tant à raconter...
François, qui l'avait croisé bien des fois à l'atelier, compris tout de suite à quel point cette disparition m'affectait. Il eut cette phrase si juste : "donc c'est vrai ce qu'on dit, que quand un homme meurt, c'est toute une bibliothèque qui brûle."
A la mort de François, cette phrase résonna étrangement fort.
Elle résonne encore.

samedi 28 novembre 2009

Franz Ferdinand

Quand je vais au Zénith, je pense toujours à François. On aura compris que je pense souvent à lui en ce moment. Mais c'est à cause du Hot Brass de l'époque, qui n'était pas loin, à cette époque justement, avant le Trabendo !! celle où j'allais encore écouter du jazz, avec François évidemment... mais c'était qui déjà ? Steve Coleman si je me souviens bien, il y a des siècles... il m'avait paru si distant, Coleman, si fortiche, et c'est pour ça entre autre que je n'y arrive plus avec le jazz, c'est souvent si démonstratif, si technique. Mais j'ai depuis longtemps laché l'affaire, alors qu'avant, j'étais là, bouillant chaud au Duc des Lombards ou ailleurs, à la Villa, ou au Baiser salé et que je miaulait comme un chat pour un set de plus... mais déjà, il m'arrivait de gueuler "du rock !" quand Emmanuel Bex s'endormait sur son xilophone et de me faire mal voir.
J'avance musicalement en sens inverse.
Bon bref, hier, c'était pour les Franz Ferdinand, de la pop rock efficace. Zénith rempli à craquer et fans de tous âges, j'étais pas le plus vieux pour une fois. Les Franz Ferdinand, c'est une moulinette bien huilée et très référencée, je me suis levé en tapant dans mes mains pour faire comme les autres. Ils n'ont pas été avare de leur temps, les gugus et le rappel a sonné comme une deuxième partie. Mais on sentait que le public, même s'il en voulait ne pouvait pas faire plus, car le rock, il faut que ça vous emporte... ou c'est juste sympa, là c'était juste sympa, sont trop propres sur eux ces rejetons de Pulp... même quand ils tappent du pied. J'ai remué la tête avec ma voisine et mon voisin en attendant un grincement dans le rouage, que neni. Ce n'est qu'à la fin, quand ils se sont mis à faire de la techno que j'ai commencé à prendre le mien, de pied. Mais c'était le dernier morceau, merde alors, métro, montreuil, bobo, dodo... Content quand-même. je crois pas que François aurait vraiment aimé...

mardi 24 novembre 2009

La pochette de disque "Roudot"



Comme chacun sait, François et la musique... hum c 'était quelque chose.
Il touchait à tous les styles, prenait des dizaines de cd dans des dizaines de cdthèques de par la capitale et enregistrait à tout va. Et puis il faisait ses propres cd, compilations, avec illustrations de pochettes et tout le tintouin. Il reste pour tous ses proches, je pense à ses enfants évidemment et à France, des heures de musique à découvrir, jusqu'à la Saint-glinglin.
On a aussi fait quelques concerts mémorables, dont celui de Screaming Jay Hawkins que François adorait et que je raconterai peut-être un jour ici... parce que ça valait le déplacement, du moins dans ma mémoire.
Anyway, c'était un passeur comme je l'ai déjà dit, un gars qui savait transmettre son enthousiasme...
De temps en temps, il faisait des copies pour les potes et il les sortait de son sac le fameux, en cadeau... Et ce qui était bien, c'est qu'il choisissait des trucs appropriés au destinataire. Par exemple, moi, les musiques "du Monde", les jazz fusion, etc, c'est pas du tout ma tasse de thé, ça pourrait le devenir mais je suis resté assez ado attardé. Mon truc, c'est le rock.
Alors je reproduis ici le Iggy Pop qu'il m'avait offert et qui me semble être de l'excellent Roudot !
Où que tu sois, vieux, je pense à toi !

mardi 17 novembre 2009

20 ans


Ce dessin, François me l'avait offert le jour de mes vingt ans.
Passés la colère, la tristesse, le déni, toute la panoplie du deuil comme c'est écrit dans les livres, vient le plus costaud car ça va durer, c'est le manque... je me remettrai sans doute à raconter des histoires quand le temps aura passé car pour le moment, je n'y arrive plus.

lundi 9 novembre 2009

La baffe

Tenir un blog, hum... c'est beaucoup de temps - je sais que François y passait un temps fou, et moi-même je faisais un tour de loin sur l'ivre d'images en y mettant très rarement un commentaire, car je craignais assez cette virtualité pleine de promesses mais aussi rempli d'auto censure. Je ne me sers d'habitude de cet outil que comme carte de visite, comme book en ligne à l'usage très restreint. Et c'est aussi beaucoup de fantômes, beaucoup de trésors qu'on pressent mais qu'on ne peux atteindre, beaucoup de rencontres d'un autre genre - et le vertige du lien à l'infini. Mais surtout, et c'est ce qui m'a toujours retenu et me retiendra encore, c'est l'absence du corps. Et ça, je ne m'y fais pas.
Aussi je voudrais raconter encore une petite histoire sur François et le corps - afin d'illustrer mon propos.
Il y a longtemps, François était très influencé par toutes sortes d'initiations et de grandes pensées, guilde de Chevalier, Nietzsche, Tai Chi, Tao, et il aimait la relation de disciples et de maître, quitte à aller assez loin dans le concept. J'avais organisé une petite fête dans mon appart de Belleville avec plein de monde, dont François évidemment.
Il s'était mis à expliquer à Marylin, une collègue des Art Dec, quelle pouvait être cette relation et comment le maître devait enseigner (à coups d'énigmes si nécessaire) à son disciple certaines voies vers la liberté et l'accomplissement personnel.
Marylin n'y comprenait goutte et voulait un exemple.
C'est alors que soudain, contre toute attente, alors que la conversation était très paisible, François lui balança une baffe.
Marylin fût très choquée et se mit à pleurer, François se trouva soudain interdit et s'excusa. Mais c'était trop tard. La soirée pris un tour assez étrange et je me souviens avoir raccompagné François chez lui, sans qu'il puisse vraiment expliquer son geste...

Cette histoire, c'est l'histoire du corps.

mercredi 4 novembre 2009

La danse de Saint Guy

Une de mes premières sorties avec François, ce fut pour une fête organisée par les anciens des Arts décos, une fête de début d'année... pour que les "nouveaux" se détendent, se sentent chez eux. Histoire de briser la glace et de se sentir appartenir à l'école.
Nous on rêvait déjà d'une de ces fameuses fiestas légendaires dont l'école avait la réputation mais qui avaient été interdites quelques années auparavant au cause d'incidents graves de bizutage. Les temps avaient changés et le bureau des élèves avait eu l'autorisation à nouveau d'organiser une fête "normale" dans une grande salle louée à cet effet.
François et moi, amis de courte date, on s'était retrouvé un peu avant, tout excités, avec notre belle carte beige d'élève des Arts Déco en poche, billet d'entrée obligatoire des portes d'une nuit qu'on ne voyait que de folie - ce qu'on peut être naïf à 20 ans.
On découvrit une immense salle quasi vide avec au bout un immense bar et sur les côtés laissés dans l'ombre des tables basses, des chaises et des "anciens", les fameux - pas pressés de nous mettre à l'aise.
La piste de danse, centrale et gigantesque, illuminée de spots clignotants était désespérément vide. Les nouveaux arrivants faisait même le tour par les côtés pour aller chercher une bière. François et moi, on devisait en se demandant pourquoi diable personne ne dansait, et plus le temps passait plus la tension montait, plus la piste de danse paraissait impressionnante et impraticable. Je rigolais en disant à François que je serais curieux de savoir qui allait oser briser cette fameuse glace.
Soudain il posa son verre et me dit : quand faut y'aller, faut y'aller. Je le vis s'avancer vers le milieu de la piste à pas lents et se mettre exactement au milieu, mon coeur se mit à battre comme si c'était moi qui était à sa place. Alors, devant tous les élèves arrêtés et médusés, il se mit à effectuer une danse d'indien qui je l'apprendrai plus tard était une de ses spécialités, consistant à sauter comme un peau rouge en levant les bras et en tapant des pieds de toutes ses forces en tournant sur lui-même à pleine vitesse. Ce spectacle ahurissant dura bien quelques minutes pendant lesquelles on se regarda incrédules et amusés. Mais bientôt, tout le monde compris le signal et se retrouva sur la piste.
Je rejoignis François qui continuait sa danse de St Guy, imperturbable et déjà en sueur. Il me vit et me dit : tu vois suffit de les pousser un peu...

Je ne me rappelle pas comment se termina cette fête. Par la suite, à chaque fois que François effectuait cette danse, je revoyais la scène. Je me repassais souvent ce souvenir avec bonheur, comme un grand moment de cinéma. Aujourd'hui aussi, je me repasse cette scène et je ravale mes larmes.